Ituri : Quels apports des associations ethniques dans le processus de paix ? (Dossier)

 

La province de l’Ituri vibre, depuis début 2022, au rythme du processus de paix. D’anciens chefs rebelles et d’autres personnalités ituriennes, regroupés au sein de la « Task Force pour la Paix, la Réconciliation et la Reconstruction » ainsi qu’une forte délégation du coordonnateur national du Programme Désarmement, Démobilisation, Relèvement Communautaire et Stabilisation (P-DDRCS) séjournent à Bunia, chef-lieu de la province. L’objectif de ces initiatives est d’obtenir la cessation des hostilités en menant des négociations avec les groupes armés.


Cette démarche est accueillie de manière aussi diverse que controversée par les associations socioculturelles regroupant des individus issus des communautés ethniques. Quelles incidences ces prises de positions peuvent-elles avoir sur le processus de paix engagé ? Cette problématique mérite d’être mise sur la table.

Répondant à cette question d’ACTU7.CD, Maître Laurent Kyeya pense que ces associations ethniques peuvent influencer négativement ou positivement ce processus. Le coordinateur de la Convention pour le Développement des Peuples Forestiers (CODEPEF) pense qu’il est « facile de convaincre quelqu’un de sa communauté que de convaincre quelqu’un d’une autre communauté ».


« (…) Simplement par le rapprochement linguistique, les africains ont plus tendance à accepter et soutenir son frère de même langue ou de même origine que d’écouter ceux qui viennent d’ailleurs. Dans les conflits interethniques, souvent les leaders communautaires sont créateurs de ces conflits. D’où la tendance à les utiliser pour convaincre leurs frères à quitter ces conflit semble quelquefois fonctionner », a-t-il expliqué au cours d’un entretien avec ACTU7.CD.

Par contre, poursuit-il, « les leaders ethniques n’ont d’influence que sur la population de leur propre ethnie, et par ricochet, hostiles et conflictuels envers les autres communautés (…) Les associations culturelles prêchent simplement la défense de leurs intérêts égoïstes (…) La multiplicité des associations culturelles est en elle-même la source de la ségrégation, de la division, des conflits (…) Souvent, les leaders ethniques défendent simplement leurs propres intérêts, mais au nom de la communauté qu’ils représentent. Cela cause des pertes en vies humaines des innocents qui ne savent même pas pourquoi ils se battent (…) », fait observer Me Laurent Kyeya.

Abondant dans le même sens, Maître Dieudonné Butembezi, avocat au barreau de l’Ituri et chef d’antenne de la Convention pour le Respect des Droits Humains (CRDH) demande aux autorités du pays de prendre « très au sérieux » la question des associations ethniques. Pour lui, si ces associations « cultivaient la sincérité », elles pouvaient influencer grandement sur le retour de la paix en Ituri.

« (…) Malheureusement, c’est de l’hypocrisie partout (…) Toutes ces associations ne sont pas sincères (…) Pour moi, l’État devra carrément dissoudre ces associations ethniques, car au lieu de s’unir pour la paix, elles se regardent toujours en ennemies (…) », suggère l’avocat dans des propos recueillis par ACTU7.CD.

Cette position tranchée n’est pas partagée par Maître Laurent Kyeya qui pense que « l’existence des associations socioculturelles n’est pas une mauvaise chose, mais seulement que l’État devrait s’impliquer pour gérer le mode de fonctionnement de ces associations afin d’éviter les dérapages (…) ».

En attendant que les autorités compétentes se penchent sur la question, l’association culturelle « Ente » regroupant les hema a fait savoir, lundi 3 janvier 2022, que « le peuple hema n’est pas prêt pour le moment au dialogue avec les génocidaires étant donné qu’il n’a jamais été demandé aux victimes de génocide de négocier avec leurs bourreaux ». Dans une réplique à cette déclaration, les jeunes de la communauté Lendu, regroupés au sein de l’association socioculturelle Lori, ont fait savoir que, dans le contexte actuel, « seule l’option militaire ne suffit pas. Refuser le dialogue avec les groupes armés et soutenir la mission de la Task Force, c’est vouloir une chose et son contraire ».

Andy Kambale Matuku

 

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